La dernière grève des cheminots qui a paralysé le trafic SNCF sur l'ensemble de la gare Saint-Lazare a surpris par son ampleur.Alors qu'il y a peu, les médias relayaient l'idée de la baisse des conflits sociaux, cette grève nous donne l'occasion de nous interroger sur la nature des conflits du travail dans un contexte économique plus que morose.
Il ressort de notre analyse que la réalité est plus nuancée et que d'autres formes de "résistance" des salariés se font jour avec tout autant, si ce n'est plus, de dommages pour l'entreprise.
Des conflits de travail en forte baisse depuis les années 70 pour des raisons diverses :
La détérioration de la situation économique est sans doute la première cause de l'atténuation de leur nombre : le chômage, lié au ralentissement de la demande, est devenu la préoccupation essentielle qu'affronte le salariat. Face à ce problème, il est peu efficace de menacer de bloquer provisoirement la production.
Un changement dans l'organisation de la production, dont les conséquences sociales sont très importantes : les ouvriers sont passés de 38% à 24% de la population active depuis 1975, les grandes entreprises reculent au profit des PME, dans lesquelles l'implantation syndicale est moindre.
Les nouveaux modes de gestion, l'individualisation des rémunérations, jouent également contre la grève, car ils ont tendance à diviser les salariés.
La multiplicité des statuts, en particulier le fossé séparant les salariés permanents des salariés précaires, ne facilite pas non plus l'action collective, car les salariés n'ont pas tous les mêmes intérêts.
La mondialisation peut aussi expliquer l'atténuation des conflits du travail. Les grèves devraient devenir mondiales. Mais il n'existe pas d'organisation internationale efficace des salariés d'un même secteur.
Mais un recul des conflits nettement renforcé par des modes de calcul inappropriés.
La position moyenne de la France en Europe vient de ce que les conflits dans la fonction publique sont ignorés dans le cas de la France et pris en compte pour la plupart des autres pays. En corrigeant les données pour les rendre comparables, la France est l'un des pays d'Europe dans lequel les grèves sont les plus nombreuses, bien plus qu'au Royaume-Uni, en Suède ou en Allemagne.
Les données sont très incomplètes, car elles ignorent les fonctions publiques hospitalière et locale (soit la moitié des fonctionnaires environ): les grèves des traminots ou des infirmières ne sont pas comptabilisées.Les grèves dans les entreprises publiques sont également mal mesurées.
Dans le secteur privé, les grèves étaient jusqu'à récemment comptées par addition des déclarations faites par les inspecteurs du travail. Mais une étude de Delphine Brochard (3), de la Dares (ministère du Travail), a montré les lacunes de cette méthode.
Le nombre de conflits est donc très sous-estimé. La sous-estimation du nombre de journées de grève est cependant moindre que celle du nombre de conflits, car ce sont surtout les conflits affectant les PME qui sont ignorés. Encore plus gênant: la sous-estimation du nombre de jours de grève augmente avec le temps, ce qui fausse les comparaisons dans la durée. Une étude récente estime que trois quarts des journées de grève n'étaient pas recensées en 2004, contre la moitié en 1992.
Et une évolution des modalités d'actions utilisées par les salariés.
Les enquêtes Réponse et Acemo observent la remontée des conflits depuis une quinzaine d'années et, surtout, une évolution des modalités d'action utilisées par les salariés, notamment une montée des situations conflictuelles sans arrêts de travail.
Le conflit s’exprimerait davantage sur des bases individuelles ou inter individuelles.
Le débrayage (*) d'une durée inférieure à une journée est un mode de conflit qui échappe au comptage des inspecteurs du travail : du fait de l'absence de stocks, un mouvement, même bref et minoritaire, réduit immédiatement la production.
Le refus des heures supplémentaires est une forme de protestation nouvelle, particulièrement intéressante dans le contexte actuel.
Un certain passage du conflit collectif au conflit individuel, qui se manifeste par la montée du recours aux prud'hommes et par une augmentation de l'absentéisme.
Le recours aux pétitions est également en hausse. Les pétitions voient leur efficacité renforcée par le souci croissant des entreprises de leur image.
Les affirmations présentant le déclin des conflits du travail comme évident et inéluctable sont fausses. Ainsi il ne faut pas confondre retrait et désengagement, ce que seul permet dans chaque cas une analyse fine du terrain.
Extraits de l'article d'Alternatives économiques.
La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine - Editions Ed. du Croquant
Absentéisme au travail : l'absence comme moyen de rétablir l'équité lors d'iniquités perçues.Le conflit du travail : sa transformation et ses nouvelles formes de gestion et de régulation







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